La 10ᵉ édition du Forum de Dakar, organisée pour la première fois exclusivement par le Sénégal sans co-organisation française, s’est tenue les 20 et 21 avril 2026 autour du thème « L’Afrique face aux défis de stabilité, d’intégration et de souveraineté ». L’événement a réuni plus de 700 participants issus d’environ 60 pays, avec un panel de haut niveau, deux séances plénières et six ateliers thématiques.
Le Forum a abouti à l’adoption d’une initiative majeure, la « Doctrine de Dakar » sur la prévention des conflits, et a mis en avant l’idée que les dynamiques de paix en Afrique doivent être conçues et portées de manière endogène, sans dépendance externe exclusive.
Les échanges ont été globalement marqués par des débats soutenus, notamment entre le ministre malien Abdoulaye Diop et le professeur Maurice Dione de l’Université Gaston Berger, illustrant des divergences d’approches entre certaines positions diplomatiques sahéliennes et des analyses issues du monde académique africain, souvent ancrées dans les cadres normatifs démocratiques.
Le Forum s’est ouvert le lundi 20 avril au CICAD (Diamniadio) sous la présidence du chef de l’État Bassirou Diomaye Faye, en présence de Julius Maada Bio (Sierra Leone, président en exercice de la CEDEAO), de Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani (Mauritanie) et du Premier ministre Ousmane Sonko. Pour la première fois depuis sa création en 2014 dans la foulée du Sommet de l’Élysée, le Forum est organisé exclusivement par le CHEDS, sans co-pilotage français — rupture symbolique très commentée.
Dans son discours d’ouverture, le président Faye a posé une ligne souverainiste assumée:
« Nous ne devons plus accepter que notre agenda sécuritaire soit défini ailleurs ; que nos priorités soient dictées par des intérêts étrangers. » — Bassirou Diomaye Faye, ouverture du Forum
« Extraire chez nous, transformer chez nous et vendre à un prix juste. Que cette édition soit celle de la maturité et du passage à l’acte. » — Bassirou Diomaye Faye
Le panel de haut niveau et la Plénière 1 (« Souveraineté et enjeux contemporains ») a articulé deux registres complémentaires : la lecture conceptuelle du président mauritanien Ghazouani, qui a redéfini la souveraineté contemporaine comme « la capacité des États à maîtriser leurs dépendances, en réduire les vulnérabilités et en renforcer les résiliences » (souverainetés alimentaire, énergétique, hydrique, numérique, sanitaire), et l’intervention plus directement politique du ministre malien Abdoulaye Diop, qui a posé à ses partenaires africains de l’ouest les conditions à toute coopération sécuritaire régionale (solidarité panafricaniste avec les autorités de l’AES, condamnation des prétendues ingérences étrangères, dénonciation de la présence de forces selon lui hostiles à l’AES dans les pays côtiers).
La plénière du mardi matin a réuni un panel délibérément contrasté : Liberata Mulamula (Envoyée spéciale UA pour les Femmes, la Paix et la Sécurité), Mémounatou Ibrahima (présidente du Parlement de la CEDEAO), l’Ambassadeur Abdel-Fatau Musah (Commissaire CEDEAO Affaires politiques, Paix et Sécurité), Lazare Ki-Zerbo (CIJKAD), la députée tchadienne Monique Mayala Ngaralbaye, et — élément remarquable — Richard Michaels, Secrétaire adjoint pour l’Afrique au Département d’État américain, seul représentant occidental de haut niveau à la tribune.
La session a fait apparaître deux approches différentes de l’intégration régionale : une approche centrée sur les normes et les institutions, portée par les représentants de la CEDEAO, et une approche davantage axée sur la souveraineté, défendue par certaines délégations sahéliennes.
Aucune annonce officielle de rapprochement ou de réconciliation entre la CEDEAO et l’AES n’a été formulée. Toutefois, la participation conjointe des représentants des deux ensembles à une même tribune a été considérée par les organisateurs comme un élément notable du Forum.
• Ateliers 1 et 2 - Souveraineté numérique ; ressources naturelles et gouvernance, avec notamment la mise en garde de Solange Bandiaky-Badji (Rights and Resources Initiative) sur la « ruée géopolitique » sans précédent vers les ressources africaines.
• Atelier 3 — Transitions politiques, souveraineté institutionnelle et légitimité des États (Pr Alioune Badara Fall, Pr Jean-Emmanuel Pondi, Ibrahima Kane/OSF).
• Atelier 4 — Industrie de défense et efficacité géostratégique pour l’Afrique. Présence remarquée du Général Aimé Barthélémy Simporé (Centre national d’études stratégiques du Burkina Faso, AES) aux côtés du Général Babacar Gaye (ancien Cemga sénégalais) et du Général Mohamed Znagui (ex-G5 Sahel).
• Atelier 5 — Forces multinationales, coalitions ad hoc et souveraineté opérationnelle (Maman Sambo Sidikou, Général Mactar Diop, Diyé Ba). Discussions sur l’opérationnalisation des forces africaines en attente.
• Atelier 6 — Expansion du terrorisme du Sahel central vers les États côtiers, avec Lori-Anne Théroux-Bénoni (ISS), Isabel Henin (envoyée Sahel du MAE allemand), Mahamoudou Savadogo et Aly Tounkara.
À ce stade, les recommandations détaillées par atelier n’ont pas été publiées : elles paraîtront dans les actes officiels du CHEDS. Le Forum a néanmoins fait remonter une trame commune dans le discours de clôture.
Initiative phare proposée par le président Faye et formalisée dans les recommandations finales, la Doctrine de Dakar vise à substituer une logique d’anticipation à la logique d’intervention en urgence qui a prévalu pendant la décennie Barkhane. Elle pose trois principes :
1. Traitement des causes profondes (précarité, exclusion, rupture du contrat social) ;
2. Opérationnalisation des forces africaines en attente avec financements stables maîtrisés par les Africains ;
3. Souveraineté économique fondée sur la transformation locale des ressources et la ZLECAF.
Sa portée reste à confirmer : aucun mécanisme de financement ni calendrier de mise en œuvre n’a été annoncé. C’est davantage un cadre conceptuel qu’une feuille de route opérationnelle.